Un après-midi avec Mathilde et ses amies


Venise est reconnue comme un endroit privilégié pour les amateurs et professionnels de l’aquarelle. Les décors, les textures et les perspectives non conventionnelles présentes partout dans les quartiers de Venise représentent un terrain de jeu pour s’en donner à coeur joie.

Dans le domaine de l’aquarelle, je me considère comme faisant partie de la catégorie amateur. Je m’exécute sur le papier texturé, absorbant de façon épisodique, pour me faire plaisir et aussi comme un défi. Chaque fois que j’affronte la page blanche, il y a d’abord le choix du sujet dont il faut tracer les lignes de base sur la feuille. Lorsque c’est fait, je remarque que mon oeil et les mouvements du crayon ont créé une image qui n’est pas tout à fait parfaite. Je ne m’acharne pas, l’effet recherché n’est pas de reproduire une photo, mais plutôt insuffler une «âme» ou une atmosphère dans l’image.

Un premier essai à l’été 2022 pour capter rapidement insitu
 l’atmosphère du bord de mer m’a permis de me donner confiance.


Dans le processus, et selon le sujet à peindre, le dessin au crayon ou à l’encre circonscrit les zones où les couleurs seront appliquées. Ce qui fait qu’au fil du temps, de l’habitude, de la répétition et de la confiance, je réalise des aquarelles mignonnes certes, mais dans lesquelles il manque une émotion ou un esprit plus fluide. La dernière exposition de Turner au Musée des beaux-arts du Québec en février 2021 a été pour moi un élément déclencheur dans ma réflexion visant à obtenir une image qui soit moins définie mais en même temps plus expressive ou représentative de l’instant où a été réalisée l’œuvre. C’est une quête qui, pour moi qui manque de temps à consacrer de manière intensive sur le sujet, s’avère très difficile.

Sachant que je serais à Venise pour trois mois et que «j’aurai beaucoup de temps», j’ai décidé de rassembler tous mes instruments dans une trousse compacte qui me permettrait de faire de l’aquarelle in situ, dans les plus beaux endroits de la ville et tenter de changer ma façon de faire de l’aquarelle. On a le droit de rêver.

Se perfectionner

Pour ajouter au rêve, j’ai pensé que ce serait une occasion de suivre des cours d’aquarelle puisque «j’aurai du temps». En cherchant watercolor courses Venice, je découvre la Scuola internazionale di grafica Venezia qui offre des workshops dans plusieurs disciplines reliées aux arts de l’impression et de la gravure. Tout d’un coup apparaît Watercolor workshop at Palazzo Dandolo. En cliquant sur le lien, on y voit une photo d’une grande table dans un salon de Palazzo. OK, on ne va pas plus loin, c’est ce que je cherchais, dans mon for intérieur.

Passer de l’idée à l’action

Je regarde les dates et tout concordait pour que je m’inscrive pour le 15 décembre avec une option pour une suite le 22 décembre. Donc, la propriétaire d’un Palazzo sur le Canal Grande ouvre sa résidence pour permettre de tenir ces workshops le temps d’un après-midi, accompagné par un professeur émérite. La promesse est assez inspirante pour un Nord-américain résident à Québec. 

Une tentative pour reproduire un élément végétal mais sans trop insister sur la précision
et la définition de l’image. Un pas dans la bonne direction mais le sujet choisi
ne se prête pas à se laisser aller.

La tension monte
Nous sommes le 14 décembre et je n’ai pas d’information concernant l’heure à laquelle je dois me présenter. J’écris à la Scuola pour obtenir plus de renseignements. Une heure plus tard, je reçois un simple courriel de Mathilde Dolcetti qui nous mentionne que nous devons arriver pour 14h et que c’est dans son appartement. Parfait, je confirme et je peux dormir en paix. 

Le 15 décembre

J’ai tout l’avant-midi pour travailler sur les projets en cours et régler des choses concernant la gestion du bureau, car je serai absent cet après-midi donc tout l’avant-midi pour les gens de Québec. Une des membres de la cohorte de télétravailleurs Venywhere avait décidé se s’inscrire à cet atelier hors normes malgré son niveau qu’elle qualifie de débutant. 13h15,  Mayla et moi faisons le chemin à pied jusqu’au Palazzo Dandolo

Sur place, le bâtiment en impose par son gabarit. On sonne et un premier portail lourdement grillagé est déverrouillé. Nous pénétrons dans une cour intérieure et une autre lourde porte de métal entrouverte nous invite à continuer. Au centre, un ascenseur moderne. À gauche, l’escalier, plus pratique, nous semble une meilleure option. Sur le palier du premier étage, nous entendons une voix faible «we are upstairs». Nous sommes au bon endroit. Au tournant de l’escalier, j’entrevois Mathilde dans l’embrasure de porte qui nous accueille avec enthousiasme malgré qu’elle doive porter un masque par précaution pour nous. Une dame, frêle, tout droit sortie d’un film, qui nous prie d’entrer dans son appartement. La vue des objets dans le vestibule, sur les murs, au-dessus des portes, les lustres de Murano, le plancher en terrazo et les meubles provoquent instantanément une augmentation de la tension artérielle.

Peut-on souhaiter un plus bel environnement pour être inspiré ?


Dépôt des manteaux dans le vestiaire de l’entrée. Nous sommes dirigés vers le salon du Piano Nobile (étage noble présent dans les palazzo). Nous avons vu à plusieurs reprises des endroits comme celui-ci, mais toujours dans un contexte de musée avec du mobilier et de la décoration d’époque ou transformés en salle moderne d’exposition. Ici, nous entrons dans un vaste espace, habité au quotidien par une femme seule. On sent qu’il y a déjà eu beaucoup de monde dans ces murs dans un passé pas trop éloigné. Partout, des œuvres sur les murs, des maquettes de bateaux comme on peut voir dans les musées maritimes de Londres ou Amsterdam. Au passage je demande à Mathilde si son mari était armateur ou constructeur de bateaux. «Non, pas du tout, toutes les œuvres ont été collectionnées par mon père qui était un amateur d’art relié au monde de la mer et de la navigation». Selon Mathilde, cet homme aurait possédé plus de 22 bateaux et embarcations dans sa vie. 

Un environnement riche en information et histoire.


À d’autres endroits, de vielles cartes de la ville dont on ne peut percevoir la date d’impression. Depuis trois semaines, je ne cesse de voir dans les boutiques de Venise les mêmes reproductions des cartes de la ville. Ici, des pièces qui ont de l’âge certes mais qui sont des témoins de l’évolution de la cité des Doges sur plusieurs époques. Je dois gérer beaucoup d’informations et d’émotions en même temps. Mayla est envahie elle aussi par un effet de surprise et d’émerveillement palpable.

De l’histoire

Pour nous mettre en contexte, l’histoire de ce lieu est assez remarquable. Construit au XVIIe siècle par la Famille Dandolo sur les ruines d’un édifice de style gothique du XIVe siècle, il est devenu un haut lieu de la culture et du jeu en Europe. Il aurait été fréquenté par des personnages comme Giacomo Casanova. En 1900, le grand-père du côté maternel de Mathilde, Pietro Stanislao Parisi acquiert le palazzo qui appartient toujours aux héritiers de la famille.

L’architecture asymétrique de la façade. La terrasse sur le toit a été ajoutée en 1912.


Adriana

Nous rencontrons notre instructeur, Adriana Elderle, qui nous donnera un workshop qui s’annonce fabuleux. Elle a déjà placé sur des meubles d’un salon attenant, des aquarelles réalisées sur des grandes feuilles de papier Arches. Des aquarelles inspirées de la nature en périphérie de Venise et de la région d’Alba dans laquelle elle s’installe pour peindre, assise au sol et avec un grand panneau rigide pour y placer ses grandes feuilles.



Elle commence à nous expliquer en italien que l’idée recherchée est de laisser passer les émotions pour créer des images qui laissent place à l’imagination. Tiens, c’est exactement ce que je souhaitais apprendre de la part d’une personne expérimentée. 

La compagnie

La sonnette se fait entendre et Mathilde part ouvrir la porte à deux autres personnes qu’elle nous présente comme des connaissances de longue date. 30 ans et plus pour Judith, une Américaine originaire de l’Ohio et Laura, une Anglaise qui vit à Venise depuis 7 ans. Puis, arrive, Drierdre Kelly, artiste et membre de l’équipe de la Scuola qui est venue pour assister Mathilde dans la traduction des enseignements d’Adriana en italien vers l’anglais.

Nous faisons les présentations d’usage tout en explorant les lieux et en nous installant autour de la table. On nous remet des demi-feuilles de papier Arches pour avoir de l’espace pour s’exprimer. Des récipients avec des pinceaux très larges avec lesquels nous ne sommes pas habitués à faire de l’aquarelle. Bref, il faut avoir l’esprit ouvert et se laisser guider. 

Alora, c’est le temps de commencer. Adriana nous explique qu’il faut laisser passer les émotions, qu’il faut permettre à celles-ci de guider le geste. Nous ne devons pas penser à quelque chose de particulier. Dobbiamo affrontare la pagina bianca. Effectivement, il faut oser et commencer à peindre des formes et occuper la feuille. Cette première tâche rappelle à Mathilde la surface blanche de la neige qui vient de tomber et sur laquelle on n’ose pas laisser de trace. Elle mentionne au passage qu’elle a déjà enseigné le ski dans les alpes...

Je m’exécute de manière un peu gauche. Cette action sur le papier est tellement à l’opposé de tout ce que j’ai appris à faire depuis, disons cinquante ans, c’est-à-dire concevoir, organiser et définir des images qui communiquent un message le plus précis possible. Ici, c’est un traitement de choc, mais sans les électrodes qui nous font souffrir. Mais plutôt une ambiance feutrée, calme, respectueuse dans un décor hors du temps, inspirant et rassurant. D’autres sont passés ici avant nous. 

Un cours privé

Tout en m’exécutant, je commence à comprendre que Mayla et moi sommes seulement deux personnes inscrites au workshop qui en compte d’habitude de 6 à 8 personnes. L’engagement de Mathilde est tellement fort qu’elle invite des amies et connaissances pour occuper l’espace et faire en sorte que nous, les gens qui viennent de loin, puisent vivre cette expérience de création artistique qui aura une influence profonde sur la façon de voir le médium de l’aquarelle. 

Le but n’est pas d’apprendre des techniques d’aquarelle, mais d’aller chercher en soi une capacité d’exprimer sur papier l’énergie positive et bienfaisante qui nous habite lorsqu’on applique les pigments mêlés à l’eau. Car pour Adriana, il ne faut pas peindre et devenir frustré par ce qu’on n’est pas satisfait par l’oeuvre. Il faut continuer, persévérer et transformer l’oeuvre jusqu’à ce que l’on soit satisfait.

Pour l’instant, je ne vis pas de frustration comme telle. Mais ne sachant quel type d’image ou quel but précis à atteindre, je sens tout de même que je suis sur la bonne voie. Après 45 minutes, Adriana nous suggère d’arrêter et prendre du recul. Nous disposons sur le magnifique terrazzo du 17e siècle nos frêles feuilles de papier encore humides. Puisque toutes les personnes présentes font de l’aquarelle, nous nous rassemblons autour des œuvres et tout le monde participe à la discussion. Mathilde et Laura sont occupées à traduire les propos qui alternent entre l’anglais et l’italien. Heureusement Adriana parle lentement et posément en italien. Avec les gestes et les mots, je parviens à saisir la plupart des conseils. En gros, il faut commencer à définir un sujet, préciser d’où vient la lumière, faire ressortir l’avant-plan et l’arrière-plan, etc. Avec peu de technique, il faut rester ouvert, car sinon l’exercice deviendrait pénible. Adriana peint elle aussi une aquarelle avec son sujet de prédilection, les arbres. Mais elle n’essaie pas de les représenter, mais de les suggérer. Chacun peut lire l’image à sa façon.

Analyse des oeuvres pour aider à les faire évoluer.


Évolution

Nous reprenons le travail. Laura, au passage, nous montre une technique consistant à mouiller un papier essuie-tout et de s’en servir pour frotter les pigments en place pour ajouter de la texture. J’essaie et je découvre un autre moyen de modifier les traits de pinceaux qui gâchaient l’ensemble (selon moi). Mayla se cherche aussi et à un moment décide de mettre de côté son aquarelle et débute sur une autre feuille. Laura se permet d’intervenir pour lui mentionner qu’on n’abandonne pas son aquarelle, mais qu’il faut «affronter» les obstacles qui se présentent. Ces obstacles permettent d’apprendre. 

Mayla reprend son aquarelle et fait évoluer celle-ci. On s’observe, on regarde les gestes, les techniques, les outils utilisés. Puis, Mathilde lance un «brava» lorsqu’elle observe Mayla appliquer des touches de couleurs contrastantes sur son oeuvre. Ce faisant, elle a eu le courage d’essayer et de faire un geste qui a insufflé une toute nouvelle énergie dans la représentation d’un arbre. Adriana acquiesce elle aussi. Cette intervention est un moment qui nous a poussés à poursuivre jusqu’au moment où Adriana décide que nous devons faire une pause. 

Pendant la durée de notre workshop, Judith s’est installée à l’autre bout du salon, avec son portefolio sur les genoux comme table de travail, elle dessine à l’aide du stylo à encre blanche la vue du grand salon mais sur un papier d’emballage réalisé par un éditeur à Venise qui utilise des blocs d’impression en bois d’origine indienne. Je vais voir de temps en temps l’évolution de son dessin. En plus de tracer, elle gratte pour enlever le motif imprimé en rouge pour définir les volumes. Une technique intéressante à exploiter sur tout type de support.

Un exercice qui demande «d’oublier» la surface sur laquelle on dessine.


Dans les discussions de groupe, nous faisons part de notre difficulté à arriver à faire ceci ou cela. La rétroaction d’Adriana et des autres personnes devient de plus en plus intéressante. Pendant les échanges, Mathilde ouvre un tiroir d’un des nombreux buffets et ressort un petit portefolio. Elle approche sous la grande torchère et nous montre des lanières de papier coloré entrelacées pour former une surface texturée et polychrome. Son message, si nous ne sommes pas satisfaits de l’aquarelle, on peut toujours la transformer en quelque chose d’intéressant plutôt que de simplement la déchirer et la mettre au recyclage. Une sagesse créative. Quelle dame !

Des aquarelles manquées, transformées en de nouvelles images
grâce à la technique du tressage.


Toute bonne chose a une fin

Vers 17h, nous sentons que nous arrivons au bout de notre réserve d’énergie. Nous décidons d’arrêter et de placer les aquarelles par terre pour jeter un coup d’oeil d’ensemble et de prendre des dernières photos. C’est surprenant de constater le résultat. D’une page blanche, en passant par plusieurs étapes pour en arriver à ces aquarelles différentes, mais réunies par l’idée de la nature.
On discute en groupe de l’expérience vécue durant cet atelier. De ce qu’on en retient, notre satisfaction par rapport à notre réalisation. Cet espace grandiose dans lequel nous nous trouvons s’est transformé en un cocon de bienveillance parce que les gens présents avec nous étaient sincèrement intéressés à être là. 



A la cuccina!

On nous invite à la cuccina où nous retrouvons Mathilde, au bout d’une grande table réfectoire dans une cuisine en longueur où tout est soigneusement rangé. Les accessoires utiles au quotidien sont à la portée de la main. Ils ont de l’âge, mais bien entretenus. Je jette un oeil intéressé vers les petites cafetières espresso et napolitano qui me narguent car elles sont, pour un collectionneur de cafetières averti, des objets impossibles à trouver en Amérique du nord. On nous sert du prosecco accompagné de muffins faits par Judith et d’autres sablés Italiens. Toute une finale qui nous donne l’occasion d’échanger sur nos motivations de venir travailler à Venise et, pour les autres, ce qui les a poussées à venir s’établir dans cette ville. On sent une appréciation mutuelle pour cet intérêt envers Venise, son histoire et aussi le fait de la garder active. Nous échangeons nos numéros Whatsapp et Instagram pour rester en contact. D’ailleurs, Mathilde nous invite à venir visiter la Scuoladi grafica. Invitation que nous acceptons avec grand plaisir. 

La vaisselle résolument «vintage», bien en vue et prête à l’emploi.


Le retour sur terre

Il est maintenant le temps de se dire au revoir et de reprendre le chemin du retour, une petite marche de 22 minutes qui s’effectuera cette fois-ci à la noirceur et sous une pluie battante. Nous n’avons pas le temps d’échanger sur le chemin et je rentre à l’appartement après avoir laissé Mayla à deux Campo d’ici. Une fois dépouillé de mon manteau et sac à dos détrempés, je m’assois dans le silence et ressent le choc post-traumatique qui me prend au corps. Il faut que j’en parle à quelqu’un! Ce fut un moment trop fort pour passer à d’autres choses comme si de rien n’était. Hélène n’étant pas en ligne, je décide de parler à mon amie Anne Thomas qui est justement branchée sur Messenger. Allez hop, un clic sur l’icône de la caméra et me voici en lien avec Anne qui doit, malgré elle, recevoir un déferlement d’impressions et d’émotions accumulées au Palazzo Dandolo dans un après-midi en compagnie de Mathilde et ses amies. Un moment fort de mon séjour à Venise.

Photo: Mayla Costa



Commentaires

  1. Quel bonheur de lire ce récit! J'ai adoré et tu sais quoi, j'y étais presque !! Joyeux temps des fêtes à toi Louis!

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  2. À comme j’aurais aimé y être. Tu sais bien décrire les moments et le Palazzo est magnifique. Joyeux Noël mon Luigi!

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  3. Quel article touchant qui exprime bien l'émotion que tu as ressentie! Ce sont de belles rencontres humaines!

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  4. Pendant les quelques minutes de lecture de ta journée de création libre, je me suis retrouvée avec toi, dans ce palazzo. Quel partage enrichissant. Merci Luigi.

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