La première journée

C’est dimanche et je me réveille à 9h30 après avoir passé une nuit sans m’en apercevoir tellement j’ai perdu la carte. Première constatation en regardant à travers la seule fenêtre du studio, je perçois au travers du store de toile, un ciel bleu et des touristes qui montent et descendent les escaliers du Ponte del Piova. Mon Dieu! C’est vrai, je suis à Venise!

Bon, selon mon standard, me lever à 9h30 est exceptionnel et décevant. J’ai encore le réflexe de penser que je suis en voyage et que chaque minute compte. OK, on respire et oui, ce qui se passe dehors semble vraiment intéressant, mais il faut relativiser et se convaincre que j’aurai tout de même plus que quelques jours pour profiter de l’endroit. Je prends une douche pour bien partir la journée. Première mission, aller chercher de la nourriture à l’épicerie puisque le frigo est vide.

Heureusement, ayant prévu que cette situation allait se produire, j’avais pris soin de me préparer un kilo de granola selon la méthode Crudessence que j’avais l’habitude de cuisiner dans mon épisode d’alimentation végétalienne dont plusieurs personnes de mon entourage se souviennent encore. Ce granola est préparé avec des grains de sarrasin germé, des graines de tournesol, de sésame et de citrouille, des canneberges, de la noix de coco et l’ingrédient qui procure le punch, du gingembre. Tous ces ingrédients sont liés avec de la pâte de dattes et passé au déshydrateur pour obtenir un produit croquant, savoureux et nourrissant tel quel et encore plus, si combiné avec fruits, yoghourt, etc. Une poignée suffira pour débuter la journée. Curieusement, je ne ressens pas la faim comme je le devrais. Est-ce le décalage horaire, le fait d’être happé par le désir de sortir ? Je ne saurais dire.

Je trouve un sac d’épicerie dans le rangement du studio et je m’habille pour une température extérieure de 8 degrés Celcius. Sac à dos, iPhone et porte-monnaie avec des euros en espèce. On a perdu l’habitude d’avoir de l’argent sur nous. L’usage courant de la carte de débit ou de crédit avec paiement sans contact serait très pratique mais avec un 3% de frais ajoutés sur le montant de la conversion, on obtient à la fin un coût d’achat qui sort de notre zone de confort. 

Je sors de l’appartement et boum, je suis subjugué par la beauté de ce coin de Venise. L’acoustique, le passage de gondoles devant moi, les ponts, le ciel d’un bleu parfait, l’onde légère de l’eau m’incitent à vouloir tout prendre en photo et en vidéo. Après quelques salves de prise d’images, je suis obligé de me dire : WO ! relaxons! Je ne suis pas ici que pour quelques heures tout de même ! 

Allons plutôt vers l’épicerie Coop qui se trouve sur la rive nord de la lagune, juste à proximité de l’Ospedale. Le chemin pour s’y rendre nous fait sortir du quartier pour arriver sur Fondamente Nove.  Je débouche donc sur la vue panoramique de la lagune avec, en face de moi, l’île de San Michele caractérisée par une structure fortifiée rectiligne en briques qui met en valeur la végétation représentée en majorité par des cyprès matures. 



                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        

Je suis saisi par une émotion forte car de passer de couloirs étroits, marqués par l’usure du temps à cette vue de la lagune et l’étendue de l’eau ne peut pas laisser quiconque dans l’indifférence. 

En longeant le quai, on passe devant la Società Canottieri Franscesco Querini†où s’affairent des plaisanciers  qui préparent leurs topette pour aller faire leur pratique dans les eaux de la lagune. S’entrainent-ils pour participer à la Volalonga, cette course qui relie le bassin Saint-Marc à Burano? Quelle chance elles ont, ces personnes de pouvoir pratiquer leur sport dans ce cadre merveilleux et presqu’à longueur d’année.



Les canotières installent les forcola qui permettent de ramer
et propulser avec précision cette embarcation légère à fond plat.

Jouxtant le club nautique, la Coop occupe le coin du vieux bâtiment de briques. Dès l’entrée, le moderne succède aux vieilles briques de l’extérieur. J’arpente le dédale des petites allées pour me tenter de trouver les produits de base. Je dois faire attention car j’ai un sac assez grand certes, mais ça peut devenir lourd à transporter lors du retour. Fidèle à mon habitude lorsque je visite une épicerie au Québec ou dans tous les pays que je me trouve, je commence à analyser les emballages dans chacune catégories. Quel plaisir de voir des marques italiennes s’exprimer dans des typographies variées, des codes visuels semblables aux nôtres mais dosés différemment. Ça allonge le temps consacré à cette activité.

Je réussis à finaliser mon choix après avoir fait le constat que le coût affiché des denrées semble plus onéreux de ce qu’on connaît au Québec. J’aurai du temps pour faire une analyse plus approfondie dans un futur article.

On passe à la caisse, mais on se fait dire qu’il faut peser nous même les fruits et légumes et apposer l’étiquette de prix générée par l’imprimante. Il me semble que j’ai déjà vécu ce moment il n’y a pas si longtemps...

Malgré les restrictions que je me suis imposées, le sac est assez lourd. J’alterne le port de ce colis de la main gauche à la main droite. Ma chiro ne serait pas fière de moi en ce moment.

J’arrive enfin à l’intersection de Fondamenta Del Piovan et de Sotoportego Del Magazen où se trouve le studio, Je regarde ma seule fenêtre qui donne sur le Ponte Del Piovan et le graffiti qui s’y trouve nous apparaît comme une intervention qui gâche le décor. Mais en reconsidérant mon point de vue, on peut percevoir cette image comme une touche qui ajoute à l’animation qui règne dans ce coin de quartier. 


Ma fenêtre donne sur le coin de la maison

Lorsque j’ouvre la première porte qui nous permet d’entrer dans la cour intérieure de l’immeuble, je prends le temps de bien apprécier l’endroit. C’est vieux. Mais il y a quelque chose de sympathique. Est-ce la présence de pièces de mobilier qui attendent d’être transférées? Ou l’escalier qui donne sur l’ouverture à ciel ouvert dans la cour? Ou l’ancien puits et les textures des différents matériaux qui composent ce décor qui font en sorte qu’on s’y sente bien?

La porte du studio est juste à droite dans le vestibule.

Je range les aliments dans les armoires et le frigo et je réalise qu’il manque quelques items pour pouvoir cuisiner et laver le peu de vaisselle de manière efficace. Je fais une liste des accessoires à acheter dans une quincaillerie de quartier. Une visite à l’épicerie ouvre l’appétit et je me confectionne un granola avec cette fois-ci du yoghourt et des fruits frais dont une banane sur lesquels je saupoudre du sucre d’érable fin que j’avais précieusement enfoui au fond de ma valise. Pur délice.

Il est temps de passer aux choses sérieuses. Je décide de repartir vers le quartier Castello où on y trouve l’Arsenale qui accueille la Biennale de Venise. J’y vais pour un premier repérage et aussi pour profiter du temps exceptionnel. Chemin faisant, j’emprunte la passerelle de métal suspendue à la paroi de briques rouges de la citadelle. Une jeune fille me demande une information pour se rendre à la Biennale. En regardant nos plans sur les téléphones, nous devons rebrousser chemin pour atteindre l’entrée du Campo Arsenale. Allons-y ensemble! Mégane est une jeune étudiante française en architecture et en structure de bâtiment qui est venue pour deux jours rencontrer une de ses amies qui participe à la Biennale. Elle remarque que le lendemain, elle sera à l’université à Paris pour poursuivre ses cours. Venir à Venise pour les Parisiens est assez simple. C’est comme nous, lorsque nous prenons l’avion de Québec pour New York. 

Nous avons le temps de parler des défis posés par les changements climatiques et Mégane me confie qu’elle envisage de se consacrer principalement à ses études en structures en bâtiment pour pouvoir œuvrer dans ce domaine dans les régions de bord de mer à l’ouest de la France. Son court passage ici est une inspiration certaine.

Arrivés à la Biennale, Megane a déjà son billet sur son téléphone. De mon côté je doit procéder à l’achat. On se dit au revoir précipitamment pour ne pas  retarder son entrée à la Biennale car l’après-midi tire à sa fin. En y réfléchissant bien, je décide de remettre à une autre journée la visite de la Biennale car j’aurai plus de temps pour l’apprécier. Je repars, mais en faisant un crochet vers Giardini qui, comme le nom le suggère, est un grand parc où l’on peut déambuler dans des jardins qui ceinturent toute l’extrémité est de Venise. Lorsqu’il fait beau comme maintenant c’est vraiment un endroit où les Vénitiens peuvent «respirer» et se détendre. Le reste de la ville se déploie sur des surfaces en pierre entrecoupées de canaux d’eau. Un peu de verdoiement permet de trouver un équilibre dans cet environnement unique au monde.

Je décide de me diriger vers mon studio lorsque je reçois un message de ma cohorte de télétravailleurs à Venise. Il y aura le premier match de la coupe du monde de soccer. Uruguay vs le Quatar. On se donne rendez-vous à 18h30 au Inishark, un pub irlandais qui se trouve sur mon chemin de retour. Ce sera une première occasion de rencontrer ces gens dont j’ai seulement connu leur prénom sur la messagerie Telegram qui est utilisée pour rassembler le groupe.

Le pub est situé au 5787 Calle del Mondo Novo dans le Siestier de Cannaregio. Heureusement que l’application Plans de mon téléphone m’indique de manière précise le chemin et le moment où l’on atteint la cible.

Le pub Inishark est très discret dans son environnement.

Je rencontre Mylène, Luc et Marie-Paule de France, Jonathan d’Allemagne et Mirza de Bosnie-Herzégovine. D’autres n’ont pas réussi à se libérer pour ce soir mais ce n’est que partie remise, car nous n’en sommes seulement au début d’une série de matchs qui deviendront prétexte à nous retrouver. Pendant que nous prenions plaisir à voir les joueurs Uruguayens dominer l’équipe du pays hôte, nous avons fait connaissance et échangé sur nos motivations à venir vivre cette expérience. Je prends en note de nombreux conseils prodigués par ceux qui sont sur place depuis quelques semaines. Tous aimeraient que l’organisation Venywhere puisse trouver un endroit où nous pourrions tous aller travailler et se côtoyer dans une ambiance de camaraderie. Peut-être pour la prochaine cohorte? 

Le Quatar a perdu, nous pouvons nous quitter et je rentre au bercail pour me faire un premier vrai repas chaud. Je commence à prendre mes aises dans «ma cuisine». Des tortellini à la viande, fait de pâte fraîche vendu dans les comptoirs réfrigérés de l’épicerie et accompagné de sauce tomate et champignons en pot de marque Barilla me permettront de tester l’équipement. Il manque à ce stade-ci du parmesan et de quoi préparer une insalata verde, mais je vais y remédier dès demain. En attendant, ce plat convient parfaitement à mes besoins primaires.

Nous sommes dimanche 22h et je dois publier sur le blogue et tester les systèmes informatiques pour être prêt pour ma première journée de télétravail à Venise. 

À 1h30 du matin, je ne ressens pas encore de fatigue mais il faut être raisonnable. J’éteins les dernières lumières et me voilà parti pour une autre nuit profonde.


Francesco Querini, soldat et explorateur du pôle Nord. Un jour indéterminé en 1900, il a disparu dans les glaces du pôle Nord alors qu'il tentait de le conquérir dans le cadre d'une expédition promue par Luigi Amedeo di Savoia, duc des Abruzzes.


Commentaires

  1. On pense qu’on y est ..merci de cet épisode !

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  2. C’est certain Louis : tu as l’art d’écrire et de décrire!!!

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  3. Grazie mille Luigi. Siamo a Venezia con ti. :-)

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  4. WoW .. hâte de lire la suite ! Bon séjour mon Louis

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  5. Je découvre tardivement votre blog!
    Sabine de Venise

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