Aqua Alta
Avant d’arriver à Venise, j’avais en tête les images de l’eau qui envahissait les rues de la ville et des gens qui marchaient dans un mètre d’eau avec leurs valises. La crainte d’avoir à affronter une eau envahissant mon appartement lors de marées hautes faisait partie des scénarios possibles mais pas souhaitable évidemment.
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| Un matin de marée haute, le niveau de l’eau monte sur le trottoir à la sortie de mon appartement. |
Les marées de Venise
Une fois à Venise, j’ai pu constater l’ascension verticale de l’eau dans le canal qui longe l’endroit où je loge. À Québec, nous sommes habitués à des marées de 2,45m sur le fleuve Saint-Laurent quotidiennement. À Venise l’eau de la lagune a aussi un cycle de marée deux fois par jour. De novembre à mars, les niveaux de marée atteignent leurs plus hauts niveaux. Il n’est pas rare de trouver une ville partiellement submergée, et ces derniers temps, le phénomène est même devenu une attraction touristique.
Mais, dans la nuit du 12 novembre 2019, lors d’une tempête de pluie et de vents violents, l’eau a atteint le deuxième plus haut niveau jamais enregistré depuis la grande marée de1966: 192 cm. Toute la ville, ainsi que les îles de la lagune, a été inondée sous l’eau dans la nuit. La ville n’a pu se relever de cette catastrophe que grâce à la volonté et à la solidarité de la communauté vénitienne.
C’est dans ce contexte que Venywhere et We are here Venice nous ont invité à une conférence table ronde ouverte le 30 novembre à la Chiesa Delle Penitenci.
Les sujets présentés et discutés sont: Comment fonctionne la marée dans le lagon ? Quels sont les inconvénients que cela entraîne ? Que s'est-il passé cette nuit-là et dans les jours qui ont suivi ? Comment le phénomène d’aqua alta s'inscrit-il dans une perspective de changement climatique global ?
Étant donné que ces sujets me préoccupent grandement, je suis donc allé à cette rencontre en prenant le Vaporetto de Fondamente Nove jusqu’à la station Tre Archi qui est presque en face de l’église située à l’embouchure du Canale Cannaregio. Les quais à cet endroit sont très fréquentés et on y trouve de jolis restaurants et des commerces locaux. Arrivés à l’église, nous sommes accueillis par les responsables de la rencontre. Le lieu n’est pas chauffé comme toutes les églises et c’est plutôt cru. Nous attendons les autres participants et nous pouvons nous asseoir pour écouter des jeunes qui, soit dit en passant, n’ont pas vécu la grande inondation de 1966. Nous assistons à une présentation qui explique l’hydrographie de la lagune, un écosystème mis à mal depuis les années 60, mais pour lequel beaucoup d’efforts dans les récentes années ont permis de restaurer certaines îles. La régénération de la végétation et de la faune recrée sur ces îles des lieux qui pourront servir de zones tampons lors des marées hautes.
Un graphique intéressant montre la corrélation évidente entre l’augmentation fulgurante du nombre de touristes et la baisse significative du nombre de résidents entre 1997 et 2019. Les résidents ont fui le tourisme dans une certaine mesure, mais d’autres, voyant toutes les mauvaises nouvelles sur l’avenir de la ville et les hautes marées récurrentes, ont décidé d’aller vivre ailleurs. Laissant ainsi parfois des immeubles vides maintenant inhabitables, car cela nécessiterait des sommes importantes pour les remettre à niveau. Il s’ensuit une pénurie de logements pour les gens de Venise ou d’autres qui aimeraient venir s’y installer.
La nuit du 12 novembre 2019 a été un vrai traumatisme pour l’ensemble de la communauté vénitienne. On a tous vu des images pittoresques d’une couche d’eau sur la Place Saint-Marc avec les touristes heureux de prendre de belles photos au soleil. La réalité, c’est que la marée du 12 novembre s’est passée la nuit, accompagnée de pluie et de vents extrêmes. Dans les scènes vidéo qui nous sont montrées, on voit les embarcations sur les quais, des vaporetto, dériver et heurter les ponts, des déchets qui flottent partout, des commerces sous plus d’un mètre d’eau. On est loin de l’aspect ludique de l’eau qui recouvre légèrement une piazza.
Puis on nous explique le travail de solidarité qui s’est installé pendant la tempête, mais surtout le lendemain matin dès le réveil des Vénitiens, complètement sous le choc. Aider les personnes âgées, relocaliser les gens n’ayant plus de place pour se loger, dans les commerces, il faut vider et nettoyer tout le mobilier pour sauver le plus possible de choses, la tâche était titanesque. Tout ce gâchis aurait pu être évité si la digue mobile MOSE avait été utilisée pour bloquer la montée des eaux. Elle n’a été mise en fonction qu’en octobre 2020.
Nous participons à la discussion, car les gens responsables voulaient savoir si nous étions au courant des hautes marées et des dommages liées à celles-ci avant de venir à Venise? Certains répondent que oui, d’autres que non. Je raconte qu’au Québec, nous avons des problèmes concernant l’érosion des berges et la disparition de milieux naturels face au phénomène de la montée générale des eaux, combinée avec la marée, les vents, la pluie et les basses pressions. On l’a vu à l’automne lors de la tempête qui a frappé la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, les Îles de la Madeleine et Terre-Neuve. Les gens n’avaient jamais vu l’eau monter si haut. Avec la violence des vents et la force des vagues, une grande partie des zones côtières se trouve fragilisée et met une certaine partie de la population face à des risques. On fait référence aussi au Bangladesh qui, dans une certaine mesure, vit les changements climatiques encore plus sévères, car, avec la déforestation dans le nord et les violentes pluies qui causent des inondations massives, c’est la perte de territoires habitables qui en résulte.
Après la discussion, nous avons droit à une présentation par Luis Casillas Gamboa de l’exposition qui est installée dans l’église et qui tente de sensibiliser les gens aux conséquences de la montée des eaux à Venise. D’ailleurs, dans un coin de l’église est laissé un trou ouvert qui s’est créé au fil des ans avec les marées hautes et qui illustre la partie cachée des dommages causés par le travail de l’eau.
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| Lors des marées hautes d’automne, l’eau monte par-dessus le plancher. Les fondations des immeubles sont lentement affaiblies. |
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| Une première occasion de rencontrer des gens passionnés par cette ville. |
Une digue controversée
La digue rétractable Mose a finalement été fonctionnelle en 2020. Après la marée haute de 2019, le scandale des pots de vin et autres manigances reliées à la construction de ce méga projet est sorti au grand jour et en a frustré plus d’un à Venise. Mais, cette digue offre maintenant une bonne protection contre les hautes marées à venir. D’ailleurs, le 21 novembre dernier, la marée est montée à 192 cm soit le deuxième plus haut niveau depuis 1966. N’eût été la digue, Venise aurait été plongée dans une catastrophe pire qu’en 2019. Un système de mesure de la marée en temps réel combiné avec les prévisions météorologiques permet d’afficher la hauteur prévue de la marée à venir et offre aux Vénitiens le temps de se préparer aux marées hautes.
| Des stations de mesures sont situées sur le territoire de la lagune afin de mesurer en temps réel les différents paramètres météo et hydrologiques. |
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Vue aérienne d’une des digues du système MOSE.
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| Ici, le niveau de l’eau recouvre une partie de la rue. On aperçoit à gauche qu’il y a eu des travaux dans le passé visant à rehausser la hauteur de l’entrée de l’appartement |
Des traces
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| Au rez-de-chaussée de la Ca’ D’Oro, des marques sur une colonne permettent de bien saisir l’envergure et l’importance des marées hautes qui ont affligées cet espace. |
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| La chaîne de café-pâtisserie Majer de Venise rappelle deux hautes-marées historiques sur les emballages de pâtisseries. |
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| À l’entrée d’un bar, des photos démontrent l’ampleur de la dernière grande marée de 2019. |
Des moyens ingénieux pour se protéger
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| Dans certains quartiers, des barrières anti-innondations sont installées pour prévenir toute infiltration d’eau à l’intérieur des bâtiments. |
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| On aperçoit des installations plus permanentes qui dénotent une volonté de ne pas rénover à court terme. |
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| Une ceinture de verre protège la Basilique Saint-Marc de l’intrusion de l’eau |
Les effets sournois de la montée des eaux
Dans mes promenades dans les différents quartiers, il m’est arrivé de constater que l’érosion sous-jacente peut causer des dommages plus visibles. Que ce soit l’affaissement d’un quai ou la fragilisation de la fondation d’un bâtiment, c’est la sécurité des gens qui est plus problématique. En cas de feu, les bateaux de pompiers ne peuvent pas s’approcher de l’habitation où se trouve le quai abîmé. Pour les fondations d’une résidence, l’effondrement peut arriver sans prévenir. Les autorités assurent une bonne surveillance des infrastructures de la ville pour prévenir les catastrophes.
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Les pompiers font une inspection des lieux pour anticiper comment ils pourraient intervenir dans le secteur où le quai s’est affaissé. |
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| Ce bâtiment a nécessité une intervention pour le stabiliser. La terre glaise permet d’étanchéifier facilement la digue temporaire. |
La Place Saint-Marc
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| Les places attendent la baisse de la marée pour accueillir les clients. |
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| L’eau qui recouvre toute la surface de la Place Saint-Marc crée une ambiance unique au monde. |
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| Des travaux sont en cours sur le système d’aqueduc sur un côté de la Place Saint-Marc. |
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| Le temps d’une marée haute, les clients se font rares dans les boutiques sous les arcades. |
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| Les couvre-chaussures typiques de Venise portés par les touristes qui désirent s’amuser à marcher sur la Place Saint-Marc |
Le fait de vivre plusieurs semaines à Venise permet de mieux saisir et comprendre les effets de la marée sur la vie des habitants de cette ville. J’encourage toute personne qui aura la chance de venir à Venise de s’intéresser à tout ce qui touche l’écosystème aquatique de la ville et de la région.
Quelques références YouTube pour voir des images de l’événement:
Même en visionnant les images de documentaires, on a peine à imaginer la consternation des gens lorsqu’ils ont vu le niveau de l’eau partout dans les rues de leur ville.
Et celui-ci qui montre l’étendue des dommages et la séquence de l’événement
Un reportage de ABC News Australia
Un document sur la grande marée de 1966
Un documentaire La Città delle sirene réalisé par Giovanni Pelligrini
Reportage de TF1 sur les marées hautes: https://www.tf1.fr/tf1/jt-20h/videos/monter-des-eaux-comment-sauver-venise-77362892.html
Site web de MOSE : https://www.mosevenezia.eu/project/?lang=en


























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