Nettoyer Venise, un graffiti à la fois




Tout comme n’importe quelle ville, Venise reçoit sur ses murs une incessante attaque de graffiti. Cela peut paraître bizarre de penser que quelqu’un ose laisser son «tag» sur la Piazza San Marco. C’est bien la réalité avec laquelle la ville doit composer. D’ailleurs, il semble qu’il y ait, au Palais Ducale, des graffiti du 15e siècle encore sur des murs à l’intérieur de l’édifice. Des phrases de protestation contre les autorités de l’époque, inscrites à l’aide de pigments de briques broyées. J’ai pu constater ces faits dans un livre consacré sur le sujet aperçu au hasard de mes arrêts dans les librairies.

Un livre étoffé sur tout ce qui concerne les graffiti à Venise 


Graffiti : nom masculin (italien, graffiti). Inscription ou dessin griffonné par des passants sur un mur, un monument, etc. (Larousse)


La majorité des graffiti à Venise sont tracés sur les murs de bâtiments recouverts de crépis. Mais on retrouve malheureusement beaucoup de ceux-ci sur la surface de pierres de recouvrement ou de structure. C’est un peu comme si l’on allait faire des graffiti à Disney World. L’ambiance ne serait plus la même. 

J’ai lu beaucoup de textes sur la nature des graffiti. Je n’entrerai pas dans le débat sur, est-ce de l’art ou pas? De mon point de vue, je considère qu’il y a trois principales catégories de graffiti:

Graffiti de contestation brute

Ces graffiti, réduits à des mots ou phrases inscrites à la bombe aérosol, pinceau ou marqueur- feutre. Il s’agit de passer un message de manière directe. Ces graffiti sont faits très rapidement sans recherche esthétique. C’est le message qui est important, pas la forme. 

Ce genre de message fait partie de l’environnement de la ville,
surtout dans les quartiers moins touristiques.



Graffiti de contestation esthétique

Le graffiteur veut passer un message ou ses revendications par les mots ou l’image dans une démarche visant à toucher celui ou celle qui le regarde. Il peut être naïf ou carrément étudié dans sa forme. L’exemple le plus connu est l’artiste Banksy qui a réussi à utiliser les techniques du graffiti pour créer des images mémorables et éphémères. Un exemple ci-contre d’un graffiteur qui a laissé sa trace à différents endroits de la ville. Le premier, à gauche, étant directement sous la fenêtre de mon appartement.


Un message et une signature visuelle ludique aident à l’acceptation sociale
de ce type de graffiti.

Graffiti identitaire

Ce sont les«tags» qui sont en fait des signatures personnelles au nom d’un pseudonyme (blase) pour permettre de conserver l’anonymat. Plus le blase est visible et omniprésent, plus l’auteur prend de la notoriété au sein de sa communauté. Malgré toute la recherche et la finesse employée pour obtenir une signature, c’est comme si nous avions laissé notre bien commun à la merci de quelques individus qui s’en donne à coeur joie. J’entre dans votre maison et je décore les murs avec des signes de différentes couleurs et qui n’ont aucune signification. C’est évident que vous ne seriez pas heureux de vivre dans cet environnement. C’est ce qu’un groupe de personnes impose dans les milieux communautaires de nos villes.

Quelques exemples de tags présents sur des surfaces très variées de Venise


Les tags ont été popularisés dans les années 80 à New York sur l’ensemble du matériel roulant des transports en commun. Je me souviens que l’intérieur du métro était couvert de tags réalisés au marqueur noir et que l’extérieur des wagons était maculé de signes appliqués rapidement à l’aide de bombe de couleurs voyantes. 

Le fléau sera difficile à contenir, car la tendance est au taggers qui s’exécutent sur les monuments ou lieux importants de villes qu’ils visitent. Quelle fierté d’apposer sa signature sur le Ponte Rialto ou sur une façade du Palazzo Ducale!

Une invitation à agir

Notre groupe de télétravailleurs a reçu une invitation à collaborer au nettoyage de graffiti sur des surfaces de pierre historiques au Campo San Polo. Il s’agit de joindre un groupe de bénévoles faisant partie de l’association Masegni & Nizioleti dont le principal intérêt est dans la protection et le respect pour Venise et le développement de son territoire. Quelle belle initiative, je lève la main sans tarder de même que mes amis de la cohorte, Marie-Paule, Mayla, Mylène.

Ne sachant pas trop ce que ça implique comme travail et l’habillement nécessaire pour effectuer le nettoyage, je vais quand même me procurer des gants à vaisselle d’un rouge flamboyant. Avec mon  imperméable bleu, c’est une évidence que je ne passerai pas inaperçu dans le décor de Venise.

Rendez-vous matinal

Le 8 décembre, nous convergeons vers le Campo San Polo où nous avons rendez-vous. Le temps est frisquet ce matin. Il faut avoir de bons vêtements.

Marco Paladini de Venywhere arrive avec des membres de l’association de bénévoles. Barbara, la directrice de l’association est ravie de nous rencontrer et elle nous présente les autres personnes qui nous assisteront dans notre tâche. Ce matin, nous nous concentrerons sur le nettoyage des colonnes du passage de la Madoneta où beaucoup de monde transite à cet endroit durant le jour. Les colonnes en pierre blanche d’Istrie sont couvertes de graffiti et aussi d’affichettes de papier.

Nous commençons par enlever toutes les affichettes de papier en mouillant la surface pour diluer la colle, attendre quelques instants et décoller les morceaux de papier à l’aide d’une spatule de métal.

L’équipe de bénévoles a amené toute une série d’outils avec lesquels nous pourrons réussir à faire disparaître toutes les traces de graffiti. Nicolas, nous enseigne en italien, la méthode qui consiste à appliquer un gel sur les marques sur la pierre. Il suffit d’attendre de 7 à 10 minutes puis, en commençant par le bas, il faut frotter une petite surface avec une brosse de fils d’acier très rigides. Les pigments semblent de désolidariser de la surface de pierre. Ensuite, avec un linge mouillé et essoré, nous essuyons la surface brossée et comme par magie, les traces de stylo feutre noir disparaissent comme par magie. Parfois, une image pâle subsiste au traitement et on applique alors une nouvelle couche de gel et rebelote.

Les passants remarquent notre travail, certains s’arrêtent pour mieux comprendre. Lorsqu’on demande s’ils veulent nous aider, c’est un non catégorique. 

Après presque deux heures de travail soutenu en équipe, on constate l’ampleur du travail nécessaire et le temps requis pour faire disparaître de simples tracés de stylo feutre effectués en quelques secondes.

Au début de la démarche, nous étions sceptiques d’arriver à tout nettoyer. Force est de reconnaître qu’en groupe et avec les bons outils, on peut arriver à renverser la vapeur et remettre en état une zone qui a été négligée pendant un certain temps. 

À la fin, nous nous attaquons au mur de briques du passage où plusieurs couches de «tag» s’étaient accumulées. La technique est la même que sur la pierre sauf qu’il faut nettoyer avec plus d’eau à cause de la porosité et de la texture de la brique. À quatre personnes, le travail avance vite et voilà que le mur se transforme sous nos yeux. Bellisimo !

Nous procédons à un rinçage des surfaces et ramassons tous les outils et accessoires.  Beau travail !

Voici une courte vidéo qui documente les différentes étapes. J’aurais aimé fournir plus d’images et de détails, mais j’avais les deux mains occupées à effectuer la tâche.



Célébrons !

Pour célébrer, Marco nous propose une assiette de biscuits pour reprendre des forces. Je suis toujours intéressé à goûter les spécialités de la région! Il ne manque qu’un bon café. Ce sera pour une prochaine fois. Le temps de prendre une photo de groupe et nous devons dire au revoir aux bénévoles. Et nous voilà repartis pour trouver un endroit pour prendre une petite bouchée et Spritz. Nous trouvons un endroit où nous pouvons nous asseoir à l’extérieur et commandons des sandwiches chauds avec pain craquant. 

Nicolas nous accompagne le temps d’un Spritz pour en savoir plus sur nous, les membres de la première cohorte de Venywhere. C’est le moment où nous échangeons sur les aspects du programme qui pourraient être améliorés pour les prochaines cohortes qui suivront. Nous avons de bonnes idées mais elles demandent du temps et de l’énergie que l’organisation actuelle n’est pas en mesure de fournir actuellement. 

Bon la journée n’est pas terminée, nous devons aller au travail et faire du rattrapage. D’ailleurs nous aurions été plus nombreux si cette activité avait eu lieu un samedi matin. 

Des bénéfices

La participation à ce genre de corvée nous a permis de rencontrer des gens passionnés par cette ville, de consolider les relations au sein du groupe de télétravailleurs et de réfléchir à ce qui pourrait être envisagé pour ajouter au travail déjà fait dans nos propres villes pour comprendre les motivations des graffiteurs à utiliser notre environnement comme toile de fond à leur expression.

À la une du journal local

Le lendemain, notre intervention a fait la manchette du journal  Gazzettino. L’entrevue avait été faite avec Marie-Paule qui, avec son italien bien maîtrisé a pu expliquer pourquoi des gens de plusieurs pays participaient à ce genre d’intervention.



Note: Depuis le 8 décembre, je passe fréquemment dans l’allée et je constate que les graffiteurs n’ont pas encore utilisé les surfaces nettoyées pour récidiver. Quelques affichettes de papier par contre ont déjà été collées sur quelques colonnes.





Commentaires

  1. Encore un article intéressant, au style la fois journaliste et pédagogique. Merci Louis d'avoir pris le temps de nous faire partager ton expérience!

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  2. Bonjour Louis, merci de partager ton expérience à Venise...merci aussi de donner l'exemple en prenant de ton temps pour nettoyer et remettre la beauté là ou elle était avant ces vandales. Moi aussi ces graffitis me rende fou...ici aussi à Montréal et partout en Europe. J'étais à Athènes, Rome, Istanbul...etc... cet été et c'est partout la même chose spécialement à Athènes ou il y a dans la ville des compétitions de TAGS...t'imagine ce que cela veux dire...il y en a partout...comme si les nouvelles générations, par leur mouvement de contestation, voulait à tout pris mettre un trait sur les générations qui ont précédées....Enfin...ton article est vraiment inspirant...merci !

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